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Design actif en contexte hivernal

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Norman Pressman, professeur émérite à l'école de planification urbaine et régionale de l'université de Waterloo et fondateur de la Livable Winter Cities Association, définit une ville d’hiver comme un ensemble urbain subissant ces cinq éléments de base:

  1. une température normalement sous le seuil du gel;

  2. des précipitations, habituellement sous forme de neige;

  3. un nombre restreint d'heures d'ensoleillement;

  4. des périodes prolongées des trois éléments ci-dessus;

  5. des variations saisonnières.

Ces conditions bouleversent les comportements et les habitudes de la population : de l’endroit où ils consomment à la manière de se divertir, sans oublier le mode de transport qu’ils privilégient. L’approche du design actif doit ainsi prendre en considération les contraintes imposées par l’hiver.

Miser sur l'attractivité de l'espace public des villes d'hiver

L’approche du design actif cherche à créer des environnements urbains favorables aux saines habitudes de vie. Le niveau de marchabilité d’un secteur étant central dans cette approche, la densité d’habitation, la diversité des activités et le design de la trame urbaine et des espaces publics sont des caractéristiques urbaines à mettre en place pour réduire les distances et offrir une expérience stimulante aux piétons. La saison hivernale vient ajouter une couche de complexité à l’approche du design actif. Comment la prendre en compte dans la manière de concevoir nos espaces ?

1) Le froid et le sombre, leurs impacts négatifs

Les principaux auteurs qui se sont penchés sur la question des villes d’hiver identifient les éléments suivants comme étant les principaux impacts négatifs de l’hiver (Pressman, 1988, 1991, 1995 et 2006 ; Lu, 1988; Culjat et Erskine, 1988; Göterborg Urban Climate Group, 2012) :

  1. Le froid, le vent, la neige, la sloche et la glace réduisent le confort, la sécurité et la mobilité des résidents. Ces dimensions sont à garder en tête tout particulièrement dans un contexte de vieillissement de la population.

  2. Durant l’hiver, la fréquentation de l’espace public diminue et par conséquent, les interactions sociales également. En étudiant la fréquentation d’espaces publics à Oslo, Culjat et Erskine (1988) concluent que l’achalandage de l’espace public baisse drastiquement lorsque le thermomètre baisse en dessous de 10°C.

  3. Les baisses d’achalandage de l’espace public et de la mobilité mènent à une diminution du chiffre d’affaires des commerces ayant pignon sur rue.

  4. Les activités et loisirs extérieurs des citoyens sont restreints. En milieu urbain, le peu de place laissé à la neige, la rareté des parcs linéaires ininterrompus et des milieux naturels rendent beaucoup plus difficile la pratique d’activités hivernales plus traditionnelles comme la raquette, le ski de fonds et la glissade.

  5. Le paysage urbain hivernal peut être fade et triste.

  6. Les hivers longs et froids ont un impact substantiel sur la consommation d'énergie, et la facture qui l’accompagne. Le déneigement et la durée de vie limitée des arbres lorsqu’ils sont surexposés aux sels de déglaçage font partie des coûts économiques et environnementaux.

  7. Les hivers longs et sombres peuvent affecter les individus psychologiquement. L’isolement social, la baisse de l’exposition à la lumière naturelle et le stress causé par le froid peuvent contribuer à accentuer les dépressions, et même les suicides.

Ces impacts pourraient être mitigés par la manière dont on aménage nos villes, nos quartiers, notre espace public et nos bâtiments. L’évolution du développement urbain a tourné le dos aux savoir-faire traditionnels alors que s'est opéré au cours du XXe siècle une standardisation des méthodes de construction, qui a généré une uniformisation et une globalisation du cadre bâti (Colombert et al. 2012). La ville s’est développée comme un ensemble de bâtiments au climat intérieur agréable dont la relation avec le climat extérieur est questionnable (Otto, 2012).

2) Penser hiver, célébrer son hivernité

Pressman est l’un des pionniers des réflexions sur les villes d’hiver. La base de son approche consiste à diminuer les nuisances et les impacts négatifs à leur plus simple expression tout en mettant en valeur les opportunités de la saison froide. En d’autres mots, une ville d’hiver vivante célèbre son hivernité, même dans ses aménagements, en maximisant le confort et l’offre d’activités fondamentalement hivernales et en misant sur les couleurs et la mise en lumière pour créer un environnement agréable et attrayant. Le schéma ci-dessous résume et bonifie les propos de Pressman :

FIGURE 1 : Attractivité de l’espace public hivernal | Source : Vivre en Ville

2.1) Améliorer le confort et la sécurité

Le froid, la glace, la sloche et le facteur vent créent des inconforts pour quiconque s’aventure dans l’espace public. Bien que s’habiller adéquatement et l’accès à un refuge bien chaud constituent la première étape vers une expérience positive de l’hiver, voici quelques points clés pour améliorer le confort des piétons :

  1. Maximiser l’ensoleillement de l’espace public en portant une attention particulière au parcours annuel et quotidien du soleil, aux usages réels et potentiels de l’espace public, à la hauteur des bâtiments, à la distance qui les sépare, et à leur orientation par rapport au soleil;

  2. Minimiser les couloirs de vent en encadrant le développement pour créer un cadre bâti compact et aux hauteurs constantes. De cette manière le vent évite d’être “capté” par les bâtiments et rabattu dans l’espace public (voir figure 2). La présence de végétation et d’éléments architecturaux perforés qui laissent passer le vent est également importante pour ralentir le courant d’air au lieu de le rediriger vers un autre endroit;

  3. Concevoir des trottoirs et des rues qui drainent la sloche en dehors des parcours piétons.

FIGURE 2 : Impact des bâtiments en hauteur sur les mouvements du vent | Source : Vivre en Ville

2.2) Bonifier l’offre d’activités hivernales dans l’espace public

Thorsson et ses collaborateurs (2007) ont analysé l’achalandage de différents types d’espaces publics dans les villes de Gutenberg et de Lulea en Suède. Leurs résultats vont dans le sens des études de Culjat et Erskine, c’est-à-dire que l’on observe une diminution drastique de l’achalandage de l’espace public lorsque la température baisse en dessous de 10°C. Quelques places publiques de Lulea font toutefois exception à cette tendance et regagnent en popularité lorsque les températures sont au-dessous du point de congélation. Ces espaces sont en fait des lieux où sont concentrées une variété d’activités hivernales.

Les observations de Thorsson et ses collaborateurs soulèvent une question qui reste floue dans la littérature, qui pour sa part, s’attarde surtout aux principes de design bioclimatique. Quel est le rôle de l’offre d’activités dans l’attractivité de l’espace public hivernal ? Au-delà de la maximisation du confort, il faut pouvoir y pratiquer des activités skiables, qui font bouger, qui glissent, créent des formes éphémères de neige et de glace et racontent en illuminant. Il faut un environnement visuel qui révèle la poétique de l’espace hivernal. Une portion de la population est certainement à l’aise avec l’idée d’affronter le froid s’il y a une activité intéressante qui les attend. Conséquemment, il doit y avoir de la place pour la neige et la glace en ville, ainsi que pour les autres éléments qui sont à la base des activités hivernales. La conception d’un milieu de vie hivernal qui encourage les saines habitudes de vie passe par le ludisme, par le jeu.

2.3) Un environnement visuel lumineux et coloré

Certaines collectivités nordiques combattent la morosité hivernale en s’assurant que les bâtiments qui les composent soient colorés et que la mise en lumière de l’espace public ajoute aux charmes de la saison froide. Il ne s’agit pas ici de mettre beaucoup d’éclairage, mais un éclairage chaleureux, situé aux bons endroits, de manière à ponctuer un parcours, à mettre en scène des paysages et à identifier l’importance d’un lieu au sein d’un réseau.

2.4) La résilience aux variations saisonnières

La nordicité vécue par la majorité des Québécois n’est qu’une des quatre saisons dans le climat local. Le Sud du Québec subit l’un des plus grand écarts de température sur une base annuelle, passant de -30°C à +30°C. Dans un contexte où les perturbations climatiques se feront davantage ressentir, nos hivers tendront également à être de plus en plus variés. Les infrastructures et les aménagements doivent être pensés de manière à ce qu’ils soient davantage adaptés aux variations saisonnières présentes et à venir au Québec. Il faut ainsi développer les connaissances par rapport aux formes urbaines qui limitent autant les îlots de chaleurs que les froids extrêmes, et concevoir des aménagements permettant autant la pratique d'activités estivales qu’hivernales.

3) Exemple canadien : Edmonton et sa vision globale de la Ville d’hiver

Depuis 2011, la Ville d’Edmonton a entamé un processus de consultation et de planification stratégique pour devenir une ville d’hiver de classe mondiale. Le guide de design illustre les principes d’un milieu de vie hivernal plus attractif adapté à un contexte de ville nord-américaine.

FIGURE 3 : Principes de design hivernal | source : City of Edmonton

La Ville d’Edmonton a non seulement adhéré au concept de ville d’hiver, mais elle tente également d’en faire son image de marque. Le guide de design hivernal cohabite également avec d’autres guides de planification qui visent à reconstruire la ville sur la ville ainsi qu’avec une série de documents de planification stratégique appelés « The Ways » : the way we move, the way we live, the way we prosper et the way we green ». Ces documents ont comme objectif global de densifier, verdir, diversifier, consolider, créer des synergies urbaines et orienter le développement pour créer un environnement qui favorise les saines habitudes de vie.

4) Le design actif en contexte hivernal : miser sur l’attractivité de l’espace public

Les conditions hivernales sont définitivement un obstacle de taille à la pratique de la marche et à l’adoption de saines habitudes de vie. Bien que la lutte contre les inconforts de l’hiver soit importante, ce sont surtout les activités que l’on pourra pratiquer à l’extérieur qui vont encourager un plus grand nombre de citoyens à marcher et aller jouer dehors. Les meilleurs exemples de villes d’hiver, où l’achalandage de l’espace public est le plus élevé, pointent vers la mise en réseau d’une variété d’espaces publics, où l’on retrouve une offre d’activités hivernales, liées par des axes illuminés, confortables, marchables, cyclables et, pourquoi pas, skiables.

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