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Ville de Québec : concilier rues étroites et contraintes véhiculaires

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En Amérique du Nord et au Québec, l’urbanisation est un phénomène relativement récent. L’abondance apparente d’espace a conduit les municipalités à concevoir des rues généralement larges, destinées à faciliter le déplacement de tous les véhicules, y compris les plus gros, que leur passage soit régulier ou exceptionnel. Conséquemment, la multiplication des rues aux dimensions généreuses a mené au déploiement de milieux de vie dépendants de l’automobile et a limité les possibilités d’utilisation et d’appropriation sécuritaires des espaces publics.

Cet article est l'une de trois études de cas traitant de façons de gérer certains enjeux de la rue apaisée. Les deux autres sont :

L’enjeu des contraintes véhiculaires

Le réseau de rues d’une municipalité doit permettre à tous les individus de s’y déplacer, mais également garantir l’accès aux véhicules des services publics, que ce soit pour veiller à l’entretien des rues et à leur déneigement, permettre la collecte des matières résiduelles ou faciliter la circulation rapide des véhicules d’urgence (camions du service de protection contre les incendies, ambulances, etc.). Cependant, les formes privilégiées pour assurer le passage de ces véhicules, dont les dimensions sont généralement importantes, voire excessives, peuvent conduire les automobilistes à adopter des comportements qui compromettent la sécurité des usagers les plus vulnérables de la rue.

Certains milieux urbanisés anciens, comme dans la ville de Québec, sont néanmoins munis de rues étroites. Celles-ci constituent des cas intéressants pour comprendre comment leurs attributs influencent, d’une part, leur utilisation et, d’autre part, les pratiques municipales en ce qui concerne les véhicules des services publics.

Des formes historiques qui forcent l’adaptation

Rue La Valterie, Québec (chaussée = 12 m; emprise publique = 18 m). | Source : Google Streetview.

Dans plusieurs quartiers d’après-guerre de Québec, les rues locales à vocation résidentielle sont dotées de chaussées atteignant 12 mètres de largeur. Les dimensions ont légèrement diminué dans les dernières années (entre 9 et 10 mètres), suivant les recommandations du Guide de conception géométrique des rues de la Ville de Québec (2008), soit une chaussée d’au moins 9 mètres pour une voie de type « locale tertiaire résidentielle », sans égard à la gestion du stationnement sur rue.

La largeur de la chaussée des rues anciennes est encore moindre, soit moins de 6 mètres dans le Vieux‑Québec et ses faubourgs, et entre 6 et 8 mètres dans les quartiers voisins du premier quart du 20e siècle (Montcalm et Limoilou). Il en va de même dans certains projets d’ensemble récents réalisés dans ces quartiers. Malgré l’étroitesse de leur chaussée, ces rues continuent d’être habitées et desservis par les services publics. Comment cela a-t-il été possible ?

Tableau 1. Des rues étroites dans la ville de Québec

Rue Secteur Largeur chaussée + stationnement Sens Stationnement
Dolbeau Montcalm 7,5 m double double
Jérôme Saint-Roch 6 m double unique
Hamel Vieux-Québec 6 m double unique
Trait-Carré Ouest Charlesbourg 6 m double unique
du Martin-Pêcheur Saint-Roch 6 m (environ) double débarcadère
du Maire-McInenly Vieux-Sillery 5,5 m (environ) double aucun
D'Aiguillon Saint-Jean-Baptiste 5,5 m unique unique
Olivier-Robitaille Saint-Jean-Baptiste 3,6 m unique aucun
110e rue Montmorency 3,5 m (environ) unique aucun
Christie Vieux-Québec 3,3 m unique aucun
D'après la Carte interactive de la Ville de Québec

Des véhicules plus adaptés à la réalité des rues étroites

Pour pouvoir intervenir sur la totalité de son territoire et entretenir son réseau de rues tout en améliorant la sécurité et la convivialité des espaces publics, la Ville de Québec a dû se doter de véhicules adaptés pour différents services.

Collecte des matières résiduelles

Jusqu’en 2016, les appels d’offres lancés par la Ville de Québec pour la collecte des matières résiduelles sur son territoire laissaient aux soumissionnaires la liberté de choisir les véhicules à utiliser. Généralement, ces derniers privilégiaient les véhicules classiques, de gros gabarit, sans égard aux milieux desservis.

En 2016, la Ville a introduit la notion de « milieux » dans ses appels d’offres, et ce, afin de mieux tenir compte des particularités du cadre bâti des quartiers centraux. Cette approche a permis à la Ville d’améliorer la qualité de la collecte (niveaux de service, fréquence et horaires adaptés selon les secteurs, efficacité) et de réduire les contraintes générées par les véhicules en matière de sécurité et de pollution sonore. Ainsi, le recours à des camions de plus petit gabarit et dotés d’une cabine avancée a permis de limiter les manœuvres nécessaires et d’offrir une bonne visibilité aux chauffeurs pour négocier les virages à l’intersection des rues étroites.

Pour étudier la pertinence d’utiliser du matériel adapté, et avant de l’exiger dans son appel d’offres, la Ville de Québec a procédé à trois vérifications importantes.

Premièrement, il s’agissait de déterminer les dimensions idéales pour manœuvrer facilement dans les rues étroites. Pour y parvenir, la Ville a mené des tests terrains à des intersections étroites avec différents types de véhicules. Elle a alors constaté que, lorsque leur empattement dépassait celui d’une camionnette pleine grandeur, les manœuvres devenaient complexes. Cette dimension devenait donc l’objectif à atteindre.

Ensuite, la Ville a évalué la capacité de collecte que devaient avoir les véhicules desservant les milieux denses. Les estimations théoriques et les mesures effectuées au sujet de la quantité de matière collectée au cours d’une tournée typique ont démontré que la capacité nécessaire était faible. Avec environ 2 à 3 tonnes ramassées, alors qu’un camion conventionnel peut contenir 10 tonnes, il était tout à fait envisageable de réduire la taille des véhicules, sans en avoir besoin en plus grand nombre ou nécessiter plus de voyages.

Le nouveau modèle de camion de collecte de matières résiduelles (à l'avant), plus petit que le modèle conventionnel | Source : @Ville de Québec.

À partir de ces données, la Ville a dû valider la disponibilité sur le marché de configurations « châssis + benne » correspondant aux dimensions envisagées, avant de procéder à un appel d’offres conçu pour prioriser les soumissions répondant à ces objectifs (avec un surcoût prévu), sans pour autant exclure des solutions plus classiques, de manière à éviter le recours à un nouvel appel d’offres.

Finalement, le contrat, d’une durée de 7 ans, a été remporté par l’entreprise Matrec, qui s’est équipée pour l’occasion de camions spécifiquement produits par Labrie, une entreprise située à Lévis. Moins gros et plus discrets, ceux-ci parcourent, depuis, les quartiers centraux de Québec ainsi que d’autres secteurs, à la demande de la Ville. Seuls quelques camions de format standard desservent encore ces milieux, pour collecter les conteneurs à chargement frontal, que la Ville souhaite remplacer, au cas par cas, en collaboration avec les propriétaires concernés.

Protection contre les incendies et déneigement

Camion-échelle à timonier avec cabine de conduite à l'arrière | Source : SPIQ.ca.

En matière de protection contre les incendies, la Ville de Québec s’est dotée, en 2011 et en 2013, de deux camions-échelles à timonier, renouant ainsi avec un équipement qui avait été abandonné dans les années 1970 (L'Arsenal, 2011). Ces camions articulés sont équipés d’une cabine de conduite supplémentaire pour diriger les roues arrière et sont en mesure de négocier des virages plus serrés, notamment grâce à un rayon de braquage inférieur à 9 mètres.

Enfin, la Ville de Québec tend également à adapter ses pratiques de déneigement aux rues étroites. Certes, l’enlèvement de la neige continue d’être effectué à l’aide de la machinerie habituelle. Néanmoins, certains sous-traitants qui œuvrent dans les quartiers centraux utilisent des camionnettes équipées de chasse-neige et d’épandeurs, plus faciles à conduire dans des espaces restreints, pour les opérations de déblaiement et d’épandage.

Des méthodes d’apaisement de la circulation compatibles avec l’accessibilité véhiculaire

Bien que les rues généralement étroites des quartiers centraux de Québec contribuent d’office à apaiser la circulation, certaines interventions demeurent nécessaires pour améliorer la convivialité et la sécurité des déplacements actifs. Ainsi, la Ville procède parfois au rétrécissement de certaines chaussées ou intersections, à l’aide notamment de bordures franchissables ou arasées, sans pour autant réduire l’accessibilité réelle de la rue.

Une mesure d'apaisement de la circulation qui ne nuit pas au virage des véhicules de service | Source : Google Streetview.

De même, lors de l’aménagement des écoquartiers de la Pointe-aux-Lièvres et D’Estimauville, la Ville de Québec a cherché à aménager des rues plus étroites en jouant sur leur largeur réelle, mais aussi celle perçue. D’une part, les rues Bickell et des Moqueurs ont respectivement 6 et 6,5 mètres de chaussée (Ville de Québec, 2019). D’autre part leur étroitesse est renforcée par l’aménagement des bordures, la présence de végétation et de mobilier urbain, le recours à des intersections surélevées ou encore par l’encadrement du stationnement sur rue, offert en baie le cas échéant.

Le recours à des bordures franchissables, et la préservation d’un espace entre la chaussée et les bacs de plantation permettent de manœuvrer facilement les véhicules de services, notamment en ce qui a trait au déneigement.

Des bordures franchissables dans une rue du quartier de la Pointe-aux-Lièvres | Source : Vivre en Ville.

Une adaptation nécessaire du matériel, et non l’inverse

L’exemple de la Ville de Québec illustre qu’il est possible d’assurer un accès véhiculaire satisfaisant, même dans des rues étroites. Toutefois, cela nécessite d’envisager des solutions novatrices, notamment en matière de sélection des véhicules. Les nombreux avantages associés aux rues peu larges devraient conduire les concepteurs et les décideurs à exiger des véhicules plus adaptés à leur contexte plutôt que d’adapter l’espace public pour accommoder les véhicules surdimensionnés.

Néanmoins, une conception habile des espaces est nécessaire pour améliorer aussi la convivialité des rues. Certains aménagements permettent en effet de faciliter la vie de tous les usagers, comme des avancées de trottoirs franchissables qui empêchent le stationnement à proximité des intersections, ce qui facilite les manœuvres et améliore la sécurité des piétons.

Enfin, la progression des connaissances en matière de sécurité et de santé publiques devrait inciter les décideurs et les concepteurs à considérer l’ensemble des effets, directs et indirects, liés à des choix en matière d’aménagement ou de sélection de véhicules. Ainsi, on gagnerait à remettre en question le recours systématique à des véhicules de service d’un format imposant. À ce titre, les véhicules utilisés en Europe ou en Asie constituent des exemples inspirants pour les sociétés nord-américaines soucieuses d’améliorer les conditions de sécurité pour tous.

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Références

BUGAY, Stéphan (2019). Directeur, Division gestion des matières résiduelles, Ville de Québec. Entretien avec Vivre en Ville réalisé le 29 mai 2019.

L’ARSENAL (2011). « L’Arsenal® livre le premier camion échelle timonier Pierce au Canada depuis plus de 30 ans ! », L'Arsenal : Tout pour vos interventions d'urgence. [En ligne]

VILLE DE QUÉBEC (2008). Guide de conception géométrique des rues de la Ville de Québec, 1re édition, janvier 2008 [PDF] 64 p.

VILLE DE QUÉBEC (2019). Écoquartier d'Estimauville - Phases II et III, Avis d'appel d'offres n° 53583. [+ info]