Mieux comprendre, planifier et construire nos milieux de vie.

Ville d’hiver : la mobilité active des aînés

Catégorisé dans:

Permettre aux aînés de satisfaire leurs besoins quotidiens à pied en toute saison impose aux collectivités de relever trois défis : démographique, urbanistique et climatique. Trois ensembles de facteurs réduisent considérablement leur capacité à se déplacer avec aisance et en sécurité dans ces conditions :

  1. le déclin de leur motricité et de leur mobilité associé à leur vieillissement;
  2. l’aménagement des milieux de vie et les options de mobilité peu adaptés à leurs besoins; ainsi que
  3. l’obscurité, la froideur et, de plus en plus, en raison des changements climatiques, l’alternance des précipitations de pluie et de neige associées à l’hiver mouillé québécois.

Adapter les milieux de vie au vieillissement, à l’hiver et aux changements climatiques

Des aînés aussi actifs que leur milieu de vie le permet

Les collectivités québécoises sont de celles qui vieillissent le plus rapidement au monde. Les aînés représentaient moins d’un cinquième de la population québécoise en 2016 (Canada. Statistique Canada, 2016) et en constitueront plus du quart en 2036 (Québec. ISQ,&nbsp2014).

Bien que la majorité des aînés québécois atteignent la recommandation de base de l’Organisation mondiale de la santé en matière d’activité physique par la réalisation de leurs loisirs et de leurs déplacements (Blanchet et collab., 2014), il n’en demeure pas moins que, quel que soit le pays, les résidents de quartiers denses font chaque semaine entre 68 et 89 minutes d’activité physique de plus que les habitants des couronnes suburbaines (Sallis et collab., 2016).

De même, au Québec comme aux États-Unis, la part des aînés vivant ou se déplaçant sans voiture est proportionnelle à la taille de l’agglomération et à la densité du quartier qu’ils habitent (Lewyn, 2018; Vandersmissen, 2012).

Des milieux de vie et des options de mobilité inadaptés aux aînés

Près de deux aînés québécois sur trois vivent dans les couronnes suburbaines d’après-guerre des régions métropolitaines (Séguin, 2012). Ces milieux de vie sont étalés, façonnés par et pour la voiture (Negron-Poblete et collab., 2017) et hostiles pour les piétons (Day, 2010; Lachapelle et Cloutier, 2017; Michael, Green et Farquhar, 2006). Les transports collectifs y sont inadaptés aux besoins des aînés, qui se déplacent surtout à des heures et vers des destinations mal desservies (Vandersmissen, 2012). L’aménagement des trottoirs et des intersections compromet leur sécurité en ne prenant pas en considération le déclin de leur vitesse de marche, de leur énergie et de leurs capacités cognitives, visuelles, auditives, spatiales et proprioceptives (Huguenin-Richard et collab., 2014).

Des conditions hivernales dangereuses pour les aînés

Intersection dangereuse en hiver. | Source : Vivre en Ville

Les conditions hivernales compromettent la santé et la sécurité réelle et perçue des aînés. L’obscurité hivernale affecte le rythme circadien des individus, les rendant plus amorphes et moins enclins à sortir bouger. L’hiver exacerbe l’isolement des aînés qui ne peuvent plus se déplacer ou qui s’en abstiennent pour ne pas s’exposer au danger (Morales, Gamache et Edwards, 2014). Les trottoirs accidentés, en forte pente ou jonchés d’accumulations de neige et de glace rendent pénibles les déplacements des aînés, particulièrement pour ceux utilisant une aide à la mobilité. L’entretien lacunaire des trottoirs entraîne d’innombrables chutes qui détériorent considérablement leur état de santé (Negron-Poblete, 2015). Ces incidents évitables, qui reflètent une prise en compte inadéquate des limites des capacités des personnes vulnérables, causent 85 % des hospitalisations pour blessures chez les aînés (Canada. ASPC, 2014).

Des changements climatiques qui appellent des mesures adaptées

L’hiver québécois se transformera considérablement au cours des prochaines décennies, en vertu de l’augmentation des températures, des précipitations de pluie, des accumulations de verglas et des épisodes de redoux ainsi que de la diminution de la période d’enneigement qu’entraîneront les changements climatiques (Ouranos, 2015). Pour augmenter leur résilience et réduire leur vulnérabilité, les collectivités québécoises doivent tenir compte de cette exacerbation de l’imprévisibilité des conditions hivernales. Le succès de leurs mesures d’aménagement et de design actif dépendra de leur degré d’adaptation aux évolutions climatiques et démographiques à long terme.

Aménager des villes d’hiver qui marchent et font marcher

Les collectivités viables propices à la mobilité active des aînés sont constituées de quartiers compacts, complets, aménagés à l’échelle humaine et structurés par un réseau de rues principales et d’espaces publics dont la conception conviviale pour les piétons et la programmation diversifiée invitent à la marche en toute saison (Beske et Dixon, 2018). Cette approche s’appuie sur des efforts coordonnés de l’échelle du quartier à celle de l’espace public.

Des quartiers des courtes distances qui protègent les plus vulnérables

Cœur de quartier marchable. | Source : Vivre en Ville

Localiser les activités à proximité des résidences, dans des centralités locales accessibles à pied, permet de réduire les distances à parcourir sur des trottoirs enneigés pour fréquenter les commerces et profiter des équipements collectifs.

Assurer les déplacements actifs sécuritaires des aînés en période hivernale exige d’adapter l’aménagement des intersections et d’implanter des mesures d’apaisement de la circulation pour accorder une place accrue aux personnes plus vulnérables. De telles démarches prolifèrent dans les villes canadiennes et états‑uniennes, notamment car la plupart se sont ralliées au cours des dernières années à la « Vision zéro » adoptée par le parlement suédois en 1997.

Chacun son rythme

Les aînés ont besoin de temps de traverse allongés, de distances réduites à l’aide de saillies de trottoir et de traversées en deux temps, par exemple grâce à des îlots de refuge aménagés dans les terre-pleins centraux et déneigés aussi rapidement que les trottoirs, surtout lorsque les intersections sont ponctuées d’andains de neige difficiles à franchir ou à contourner. À Tilbourg, aux Pays-Bas, une application mobile connectée à des capteurs dans des feux de circulation interactifs permet d’adapter le phasage aux contraintes des piétons. Aménager des traverses surélevées est encore plus sécuritaire, car la neige et l’eau de fonte ne s’y accumulent pas lors de précipitations.

Joindre l’utile à l’agréable

Pour se déplacer à pied l’hiver en toute sécurité, les aînés ont aussi besoin que le nombre de voies, la largeur des chaussées et la vitesse de circulation soient tous trois réduits sur les axes principaux. Border ces axes de trottoirs larges, rapidement déneigés, ponctués de mobilier urbain, bien éclairés et séparés de la chaussée par des zones tampons végétalisées permet de renforcer leur sécurité réelle et perçue, d’égayer le paysage hivernal, de faire écran visuel et sonore, d’offrir de l’ombre en été et de protéger des intempéries en toute saison.

Entretien hivernal. | Source : Vivre en Ville

Un entretien soutenu

Il est également bénéfique d’accorder un soin particulier à l’entretien hivernal des corridors piétonniers les plus achalandés. Les appareils munis de balais rotatifs, utilisés avec succès sur les pistes cyclables, permettent d’éviter que la neige piétinée devienne glissante, en plus de réduire de 30 % l’épandage de sel grâce à l’utilisation de saumure. À cet effet, pour assurer une protection optimale des usagers les plus vulnérables, les autorités suédoises déneigent en priorité les trottoirs et les corridors d’accès aux stations de transport collectif, aux garderies, aux écoles et aux établissements de santé.

Des espaces publics qui font vivre l’hiver sans le subir

La forme et l’orientation du cadre bâti ainsi que le choix des matériaux et des végétaux influencent fortement la convivialité du climat local dans les espaces publics, tout particulièrement en hiver. Au pied des tours se forment des corridors de vent et des canyons d’ombre qui dissuadent la marche et le prélassement en toute saison et qui peuvent rendre ces activités impossibles pour des aînés durant la saison froide. L’eau de fonte et la glace qui s’accumulent dans des cuvettes aux intersections des trottoirs et des rues entravent la marche et accroissent considérablement les risques de chute, en période de regel.

Créer des microclimats tempérés influence favorablement la perception de la météo et de la température, surtout par temps froid, humide, pluvieux et venteux – un cocktail météo hivernal appelé à se généraliser avec les changements climatiques. Animer les espaces publics intérieurs qui bordent les parcs et les places permet aux gens d’entrer se réchauffer et se sécher tout en continuant à profiter de l’ambiance festive. Pour ce faire, Edmonton traite l’hiver comme son allié, en matière d’attractivité et d’amusement : elle agrémente ses rues principales de bâtiments colorés, de placettes animées et d’éclairage ludique, et elle déploie dans ses parcs des terrasses temporaires assorties de tentes offrant des foyers, des boissons chaudes et une ambiance festive dont profitent pleinement jeunes et moins jeunes.

Pour aller plus loin… des balises d’aménagement climatique

Redonner la priorité aux personnes plutôt qu’aux véhicules contribue à rehausser l’accessibilité, la convivialité et l’équité des environnements bâtis et des options de mobilité ainsi que la qualité de vie, la santé et la sécurité des résidents de tous âges, tous genres, toutes origines et tous profils socioéconomiques (Gehl, 2012). Adapter les milieux de vie aux limites des capacités des plus vulnérables les rend propices aux déplacements actifs sécuritaires et à la pratique d’activités physiques et de socialisation en toute saison. Permettre aux aînés d’adopter un mode de vie physiquement actif même l’hiver rend ainsi le Québec plus résilient et moins vulnérable face aux changements climatiques.

Pour ce faire, chercheurs et praticiens en aménagement s’efforcent de développer des balises d’aménagement climatique du réseau viaire qui accroissent la canopée et l’espace dédié aux piétons et aux cyclistes. Le design actif en contexte hivernal ainsi que les exemples canadien, néerlandais et suédois susmentionnés proposent une marche à suivre explicite pour les collectivités québécoises.

Partager cette page

Références

BESKE, Jason, et David DIXON (2018). Suburban Remix: Creating the Next Generation of Urban Places, Washington, Island Press, 320 p.

BLANCHET, Carole, et collab. (2014). Habitudes de vie, poids corporel et participation sociale chez les aînés du Québec : Vieillissement et santé, Institut national de santé publique du Québec. [PDF] 154 p.

CANADA. ASPC [AGENCE DE LA SANTÉ PUBLIQUE DU CANADA] (2014). Chutes chez les aînés au Canada : deuxième rapport, Ottawa, Agence de la santé publique du Canada. [PDF] 62 p.

CANADA. STATISTIQUE CANADA. (2016). « Âge et sexe – Faits saillants en tableaux, Recensement de 2016 ». Statistique Canada. [En ligne]

DAY, Rosie (2010). « Environmental justice and older age: Consideration of a qualitative neighbourhood study », Environment and Planning A, vol. 42, n° 11, p. 2658‑2673.

GEHL, Jan (2012). Pour des villes à échelle humaine, Montréal, Écosociété, 212 p.

HUGUENIN-RICHARD, Florence, et collab. (2014). « La marche à pied chez les personnes âgées : le rôle de l’aménagement urbain », Communication présentée lors du Forum régional Habiter, vivre et vieillir dans la région de la capitale nationale, Québec, 8 octobre 2014.

LACHAPELLE, Ugo, et Marie-Soleil CLOUTIER (2017). « On the complexity of finishing a crossing on time: Elderly pedestrians, timing and cycling infrastructure », Transportation Research Part A: Policy and Practice, vol. 96, p. 54‑63. [En ligne]

LEWYN, Michael (2018). « Do Seniors Need Cars? », Planetizen, 9 septembre 2018. [En ligne]

MICHAEL, Yvonne L., Mandy K. GREEN et Stephanie A. FARQUHAR (2006). « Neighborhood design and active aging », Health and Place, vol. 12, n° 4, p. 734‑740.

MORALES, Ernesto, Stephanie GAMACHE et Geoffrey EDWARDS (2014). « Winter: Public enemy #1 for accessibility. Exploring new solutions », Journal of Accessibility and Design for All, vol. 4, n° 1, p. 30‑52. [+ info]

NEGRON-POBLETE, Paula (2015). « Se déplacer en banlieue lorsqu'on est une femme âgée : une mobilité sous contraintes », dans Mobilité et exclusion, quelles relations?, sous la dir. de Sébastien Lord, Paula Negron-Poblete et Juan Torres, Québec, Presses de l’Université Laval, p. 193‑224.

NEGRON-POBLETE, Paula, Sébatien LORD, Yan KESTENS et Daniel GILL (2017). Vieillir en ville moyenne ou en région métropolitaine. Quel rôle pour l'aménagement urbain?, Rapport de recherche, Programme actions concertées, Québec, Fonds de recherche Québec – Société et Culture (FRQSC) [PDF] 24 p.

OURANOS (2015). Vers l’adaptation : Synthèse des connaissances sur les changements climatiques au Québec, Édition 2015, Montréal, Ouranos. [PDF] 415 p.

QUÉBEC. ISQ [INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC] (2014). Perspectives démographiques du Québec et des régions, 2011-2061, Québec, Gouvernement du Québec. [PDF] 121 p.

SALLIS, James F., et collab. (2016). « Physical activity in relation to urban environments in 14 cities worldwide: A cross-sectional study », The Lancet, vol. 387, n° 10034, p. 2207‑2217.

SÉGUIN, Anne-Marie (2012). « Le réaménagement des villes pour nos aînés : une opportunité à saisir », dans Vieillissement et enjeux d’aménagement : Regards à différentes échelles, sous la dir. de Paula Negron-Poblette et Anne-Marie Séguin, Québec, Presses de l’Université du Québec, p. 213‑217.

VANDERSMISSEN, Marie-Hélène (2012). « Mobilité et espaces d’activité des 65 ans et plus dans la région urbaine de Québec », dans Vieillissement et enjeux d’aménagement : Regards à différentes échelles, sous la dir. de Paula Negron-Poblette et Anne-Marie Séguin, Québec, Presses de l’Université du Québec, p. 31‑65.